Le Média Rachid Laïreche (Libération) – « On utilise le ‘off’ pour tout et n’importe quoi. »
Interview

Rachid Laïreche (Libération) – « On utilise le ‘off’ pour tout et n’importe quoi. »

RP Media

Journaliste au sein de la rédaction de Libération, reporter, notamment dans les questions migratoires en France et à l’étranger, ancien rubricard politique et auteur de l’ouvrage « Il n'y a que moi que ça choque » (éd. Les Arènes), Rachid Laïreche, le journaliste que rien ne destinait à suivre la gauche pendant 8 années consécutives, nous a accordé une interview. Pour MediaConnect, il partage son expérience autour de la question du « off » en journalisme politique. Entre pratiques courantes et controverses, ces discussions informelles entre politiques et journalistes fascinent.

Rachid Laïreche (Libération) – « On utilise le ‘off’ pour tout et n’importe quoi. »
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Diriez-vous qu'aujourd'hui le « off » est devenu la norme dans le journalisme politique ?
 
On pourrait dire que l’utilisation du « off » a quelque chose de l’ordre de la fainéantise. Lorsque nous parlons à un politique, nous pouvons nous contenter de garder tout ce qu’il nous dit, rentrer à la rédaction et laisser ses propos en « off ». Et l’anonymat a quelque chose de « sexy ». Nous mettons des noms cachés derrière des phrases du genre : « Un conseiller du président de la République ». C’est classe. Ça met un peu de suspense ; ça laisse apparaître que l’on parle avec des personnalités importantes. Mais on abuse de cette pratique. On l’utilise pour tout et n’importe quoi. Le « off » doit avant tout servir lorsqu’une personne nous confie quelque chose qui la met en danger politique ou personnel, lorsqu’il s’agit d’une véritable information. Mais ce n’est pas le cas. Le « off » est souvent utilisé pour dire des choses de l’ordre du persiflage ou pour régler des comptes.  
 

Vous êtes donc d’accord avec cet article publié par Marianne en septembre 2023, qui décrivait justement le journalisme politique comme « fait de cachotterie, de persiflage, de connivence et de mesquinerie, qui raconte les petites histoires des grands, au lieu de se pencher sur les grandes histoires des petits ». 
 
Dans mon livre (« Il n’y a que moi que ça choque », ed. Les Arènes), je parle de la notion de « bulle ». C’est-à-dire qu’à force d’avoir les mêmes sources, de fréquenter les mêmes personnes, on crée une sorte de huis clos. En politique, on est attiré par la petite histoire. C’est celle que l’on aime raconter et écrire. Et l’on oublie souvent la grande histoire. Par exemple, avec la loi sur l’immigration : les journalistes politiques se concentrent davantage sur les luttes de pouvoir au sein du gouvernement et parfois, l’essentiel passe en second plan. À savoir : que va-t-il changer dans la vie des travailleurs immigrés ? 
 

Diriez-vous que le « off » altère la confiance du public dans le journalisme politique ? 
 
En réalité, la confiance entre les journalistes, politiques ou non, les élus et les lecteurs, est plus globale. Cependant, il est vrai que le « off » n’arrange rien. Il ajoute un manque de transparence. Les lecteurs veulent comprendre ce qui se passe, veulent comprendre comment nous travaillons, veulent comprendre comment nous décryptons les situations, et je pense que le « off » alimente l’impression de cachoterie. Les lecteurs veulent ouvrir le rideau, savoir qui parle et pour quelle raison ils ou elles disent ceci ou cela. Un résumé ? Le « off » n’est pas à la base de la défiance, mais disons qu’il n’arrange rien. 
 

Y a-t-il des règles qui encadrent la pratique du « off » dans le journalisme politique ? 
 
Je ne sais pas comment ça se passe ailleurs. Je ne vais pas dire pour faire genre que chez Libération, nous sommes meilleurs que les autres. Il y a des discussions. Le service politique fait attention à ne pas tomber dans le « off » de type « persiflage », pour éviter les mesquineries et les railleries. D’ailleurs, un truc drôle, lorsque je lis un papier, je reconnais parfois les personnes qui se cachent derrière le « off », rien qu’à leur manière de s’exprimer. À force de pratiquer le « off » avec les politiques, nous arrivons à percevoir ce qu’ils pensent à travers leur langage. Ce qui, au passage, corrobore cette idée d’« entre-soi »
 

Chez Libération, rappelle-t-on à l’ordre les journalistes qui utiliseraient trop de « off » ? 
 
Il n'y a pas de rappel à l'ordre. Je pense que Libé, comme tout le monde, en abuse parfois. Mais nous ne sommes pas les pires. Il arrive parfois que certaines phrases extrêmement graves issues du « off », sortent dans les papiers. Ces phrases fortes, clivantes et importantes sont des sujets à part entière mais elles sont planquées dans un « off » au milieu d’un papier. 
 

Avez-vous connaissance d’autres médias qui seraient également vigilants sur ce sujet ? 
 
Je ne sais pas trop. Il y a quelques mois, le service politique du Monde a réalisé une superbe enquête sur le « off » au sein du Gouvernement. J’ai lu ça comme une manière de prendre de la distance avec la pratique actuelle. 
 

Il arrive aussi que certains politiques pratiquent le « off » pour nuire ou pour porter atteinte à telle ou telle personne. Par exemple, l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, parlait lui-même de « off tactique ». Avec le recul, avez-vous le sentiment de vous être déjà fait manipuler par cette pratique ? 
 
Non, cela aurait été trop facile de dire cela. La plupart des « off » sont tactiques. Lorsqu’un politique appelle un journaliste, il sait pourquoi il nous appelle et nous savons pertinemment pourquoi il nous appelle. Ce n’est pas de la manipulation mais un grand arrangement. Les journalistes ne sont pas naïfs, ils savent qui sont les bons et les mauvais politiques en « off ».
 

Dans une interview pour France Inter autour de la question : « est-ce que le journalisme politique tel qu'il est pratiqué sert à quelque chose ? », vous répondez que oui et non. Qu'il faut se remettre en question. Si aujourd'hui vous pouviez changer quelque chose dans la profession de journaliste politique, qu'est-ce que ce serait ? 
 
Je n’ai pas de baguette magique. Cette réflexion doit se faire collectivement. Une idée ? Je suis favorable à un temps limité de pratique au sein d’une même rubrique. On ne peut pas être journaliste politique pendant 8, 9 ou 12 ans, sans créer d’affect. Nous sommes humains et lorsque l’on suit une personne pendant des années, que l’on prend les transports, traverse le pays ou déjeune ensemble, un lien finit nécessairement par se créer. Qu’il soit positif ou négatif, ce lien va forcément influencer la manière dont nous allons parler de cette personne. Idéalement, il faudrait changer de rubrique tous les 3 ou 4 ans afin d’éviter que l’affect ne prenne trop de place. 
 

Vous avez une histoire chez Libération qui est assez atypique. Finalement, vous êtes tombé sur le journalisme politique un peu par hasard. Pouvez-vous nous en dire davantage ? 
 
C’est vrai que j’ai eu de la chance. Ce n’était pas ma destinée. Mais Libération est un journal où l’on peut évoluer et faire plein de choses à la fois. Nous pouvons changer de rubrique, être en politique et écrire sur le rap ou sur des livres. Il y a une forme de liberté dans l’écriture, le ton et les sujets que l’on traite. Lorsqu’ils m’ont proposé d’essayer en politique, ils savaient que je ne savais rien. J’y ai pris goût et j’étais de plus en plus curieux. 
 
Dans le journalisme, au sens large, il est important de varier les profils. Les journalistes doivent venir de milieux différents. Et ce n’est pas toujours le cas aujourd’hui. Il ne faut pas le faire pour le plaisir mais pour la qualité de l'information.
 
Les regards changent en fonction du parcours de vie de chacun. C’est problématique, pour une corporation, si tout le monde sort de la même école ; si tout le monde a les mêmes références. Nous avons la chance de faire un métier extraordinaire. Nous avons le pouvoir de frapper à toutes les portes. Nous pouvons voir qui nous voulons. J’ai quitté le journalisme politique depuis des mois déjà et aujourd'hui, à ma place de reporter en société, je fais davantage de politique en traitant des sujets comme la pollution, la crise dans les services publics, la pauvreté ou les familles à la rue. C’est bien plus politique que le congrès d’un parti. Je ne dis pas qu’il ne faut plus traiter les partis mais juste l’appellation « journaliste politique » me fait marrer ; comme si le reste n’était pas politique.
 
Propos recueillis par Manon Ottou-Guilbaud

                          

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